La Quête de l’Ultime Parchemin…

Depuis cet après-midi la moto est immatriculée ! Youpi !
Évidemment, pour vous ça n’a l’air de rien. En France on va à la préfecture, on râle un peu parce qu’il y a beaucoup de monde, on s’assoit, on attend son tour grâce à son petit numéro, on fournit les papiers nécessaires (dont la liste figure sur internet), on paye la somme demandée et on s’en va avec la carte grise. Et on râle un peu parce qu’on vient de perdre une heure.

Ici ce n’est pas exactement pareil…
Ici c’est le Cambodge…
Le vendeur de la moto m’a remis un papier stipulant que les taxes d’importation ont été acquittées. Voilà, c’est tout…

Pour immatriculer un véhicule il faut déjà prouver que l’on habite ici. Je vais donc voir la proprio pour lui demander un bail. Pas de problème me dit elle, son fils l’imprimera à son boulot. Donc quelques jours plus tard, me voilà en train d’apposer l’empreinte de mon pouce droit (c’est comme ça qu’on signe ici), sur un document en khmer dont je ne comprends pas un traite mot (peut être un engagement de 5 ans dans la légion étrangère cambodgienne, je ne sais pas).

Muni de ce document, il faut me rendre au poste de police du village (la plus petite unité administrative cambodgienne) dont je dépends. Mais où est-il ? Certains disent dans ce coin-là, d’autres dans ce coin-ci. Je me rends donc dans ce coin-là, j’explore ce coin-là… Je retourne dans ce coin-ci. Je fini par demander à un khmer, qui demande à un autre puis à un troisième… le quatrième semble savoir ! il m’explique. Moitié en khmer, moitié en anglais…


Comme ici les rues n’ont pas de nom, donc ça donne a peu près : « après l’hotel machin, tu tournes à droite et la rue avant la rivière, tu retournes à droite…etc… » Je reste perplexe. Heureusement le type est moto-dop (ces motos-taxis qui attendent leurs clients aux feux rouge). Je lui dis de me conduire. Bien m’en a pris, c’est pas du tout dans le coin où je cherchais (ni dans l’autre d’ailleurs) et c’est assez loin. Bref, il m’amène à bon port. Je lui donne 2 000 ryels. Tout le monde est content.

Donc me voilà au poste de police de mon village. J’entre, tout le monde me regarde, il ne doit pas y avoir beaucoup de baraing qui passent ici. Personne ne parle français ni anglais, j’essaye de faire comprendre à l’aide de mon bail qu’il me faut un tampon justifiant de ma résidence. Le bail passe de main en main, on appelle, on me dit d’attendre. J’attends… Arrive alors un jeune flic qui baraguinne l’anglais. Il regarde mon bail, discute à droite et à gauche et finalement me dit (en gros) « Pour mettre le tampon, il faut que le proprio vienne avec toi… sinon je ne peux rien faire ».
Je le remercie, retourne à la maison et je l’explique à la proprio. Pas de soucis nous irons demain.
Et le lendemain rebelote, nous débarquons la proprio et moi dans le commissariat. Le jeune flic demande à ma proprio pour quelles raisons j’ai besoin d’une attestation de résidence. Elle lui répond que c’est pour immatriculer la moto. Et lui de dire (en gros ) « Que ne me l’as tu pas dit avant ! pour ça j’ai pas besoin du proprio ! Mais j’ai besoin de trois photos ! » Je présente mes excuses à la proprio et me renseigne pour savoir où je peux trouver un photographe.
J’en trouve un à deux pas de chez nous. J’y vais.
Je dérange tout le monde qui surfe tranquillou sur internet, un jeune homme me prend en charge. Il me demande si je veux emprunter une veste. Car ici il y a tout une panoplie de vestes pour avoir l’air sérieux sur les photos d’identité. Je me laisse prendre au jeu, mais aucune ne me va, elles sont toutes taillées pour des khmers (1.60 m ; 50 kg). Je prends la pose, il corrige la position de ma tête, des épaules. Clic-clac c’est dans la boîte. J’ai un peu de mal à lui faire comprendre le format des photos que je veux mais je crois m’en être bien sorti. Le prix ? deux solutions : dans une heure, 3$ ; demain : 1$.
J’opte pour le lendemain.
Je reviens le lendemain, tout est nickel, les photos m’attendent. Y’en a huit, au bon format. Il me donne aussi un mini cd, mais encore à ce jour je ne sais pas ce qu’il contient…

Je retourne à mon commissariat. Mon jeune flic est là. Je lui remets mes documents, mes photos ; il me demande alors si j’ai fait les photocopies nécessaires. Il comprend à ma mine que non.
Pas de panique, Il m’indique au bout de la rue (en fait il faut un peu tourner à droite) une boutique de photocopie. Je m’y rends, je me perds un peu (faut tourner un peu à droite). Je fais mes photocopies (1000 ryels), au retour je me perds un peu (absorbé dans mes pensées j’avais oublié qui me fallait tourner un peu à gauche maintenant). Heureux, je retrouve le commissariat et je donne mes papiers au policier. Il les regarde, les examine : pas de souci tout est en règle. Il remplit les formulaires les tamponne et part dans le bureau attenant pour les faire signer par son chef.
Quand il revient les papiers en main, signés et dûment tamponnés, je jubile. Ma jubilation sera de courte durée. En fait, jusqu’à ce qu’il me dise « Voilà ! Ça fait 20 $ ! ».
Théoriquement c’est gratuit, mais c’est lui qui a le tampon sans lequel rien n’est possible, en plus, c’est lui le policier et je ne me sens pas le courage de les traiter lui et son chef de voleur dans leur commissariat. Je lui dis que je n’ai pas l’argent sur moi, je lui montre mon porte-monnaie (qui contient à peine 10 $). J’essaye la sympathie, rien n’y fait.
Je vais donc à la banque, retire des sous et reviens lui donner 20 $ avec le sourire . A ce moment le chef sort de son bureau, me flatte sur la beauté de ma moto. Je l’en remercie, lui souris et je m’en vais.
En fait je ne suis pas trop à plaindre, une copine qui a acheté une moto presque en même temps que nous, essaye aussi de la faire immatriculée. Les flics de son village lui demandent 40$ pour ce même papier. Du coup elle est allée voir mes flics à moi en se disant « 20$ c’est toujours mieux que 40$ …» Mais ceux-ci ne peuvent rien faire, elle ne dépend pas d’eux.
Les loups ne se mangent pas entre eux.




Dans ma quête de la plaque magique j’ai donc passé le niveau 1 !
Le niveau 2 : avoir un tampon prouvant que toutes les taxes ont été payées. Les taxes à l’import ont déjà été réglées par le vendeur. Doit n’en rester qu’une de 15 000 ryels (4$) théoriquement…
Premier problème qui sera toujours récurrent : mais où est le fameux bureau ? Sur la route de l’aéroport me dit-on. J’y vais, je passe, repasse. Rien que ressemble à un bureau. Je m’arrête au commandement de la police du district de Siem reap. Le planton ne parle pas un mot d’anglais. Je lui montre mes papiers à faire tamponner, je lui montre la plaque actuelle (une française, ancien modèle du 37). Il a l’air de comprendre et m’indique une route à suivre qui m’éloigne encore de Siem Reap. Vous imaginez bien que l’aéroport de Siem Reap n’est pas au centre ville. Je suis donc déjà assez loin. On m’envoie encore plus loin en direction de la Thaïlande, j’ai des doutes mais j’obtempère…
Je roule… Je roule… Je roule… De toute façon il fait beau…. Je roule… J’ai fait le plein hier… Je roule… Le seul impératif c’est de récupérer la petite à la Summer School à 11h30. Je roule… Mais ça comment à faire loin, vraiment loin. Je suis au milieu des rizières et des buffles d’eau. Que ferait un bureau de taxes dans cette campagne ? Je rebrousse chemin. Peut- être qu’il m’a échappé. Peut-être suis-je allé trop loin. Je vois un policier en faction à une intersection.


Je fais un aparté pour que vous compreniez bien ce que signifie l’expression « un policier en faction à une intersection ».
C’est un policier qui va arrêter tous les minibus surchargés qui quittent la route principale pour demander un dollar à chacun. La route secondaire est vraiment secondaire, il ne passe pas des minibus toutes les cinq minutes. La pratique est tellement connue que les chauffeurs ne s’arrêtent même pas. Ils roulent au pas, tendent leur billet à travers leur fenêtre au flic qui le prend et les chauffeurs accélèrent. Fin de l’aparté.


Donc je tente de me faire comprendre. Le flic me sourit et pointe du doigt le bureau des taxes que je cherche et qui est juste derrière moi. Je le remercie.

Je gare donc ma moto sur le parking et je me fais interpellé par un gars qui prend sa collation de 10 h tranquillement sous une petite tonnelle. Il me flatte sur la beauté de la moto, je remercie (la dernère fois qu’on m’a flatté ça m’a coûté 20$). On commence à parler de choses et d’autres, un peu en khmer, beaucoup en anglais. Il me demande si je veux partager son repas. Je réponds que j’ai déjà mangé. Il insiste pour que je prenne au moins une noix de coco. J’accepte. Il passe un ordre ou deux. Et hop une femme sort de sa cuisine (il semble que le bureau des taxes soit équipé d’une cuisine…) et me ramène une noix de coco. Là dessus le gars me demande le pourquoi de ma visite. Je lui explique. Il donne deux ou trois ordres. Un type vient prendre mes papiers, vérifie les numéros du moteur et du châssis. Quand il revient mon interlocuteur m’invite à passer dans un bureau où l’un de ses préposés me fera signer quelques documents.
Le type est très aimable, il s’enquiert de ma nationalité, de ce que je fais. Je lui parle de ma difficulté à lire le khmer (cf l’article consacré à ce sujet). Il commence à me donner un petit cours. Dix minutes plus tard, il se rappelle l’objet de ma visite, me demande d’apposer mon pouce sur des documents qui me sont incompréhensibles et me demande 15 000 ryels. Pas un centime de plus ! Pourtant lui aussi il a un tampon.

Tout content, je sors quatre dollars (Ici les ryels servent généralement de subdivision au dollar. Ainsi pour payer un truc à 1,5 $ on donnera 1 dollar et 2000 ryels).
Je lui sors donc 4 dollars, mais voilà qu’il les refuse ! Lui vaut des ryels ! Je suis dans la cambrousse et me faudrait repartir sur Siem Reap, changer mes pauvres dollars en ryels et revenir ! Je fais quand même le compte des ryels que j’ai en poche. J’enrage ! Je n’ai que 14200 Ryels ! A 800 Ryels prés je vais devoir me taper bien 20 km. Mais pas aujourd’hui car il faut bientôt aller chercher Pauline. Et voilà que ce produit quelque chose de vraiment étonnant : le gars, percevant certainement mon embarras, me dit que pour 14 000 c’est ok ! Je ne comprends pas tout de suite. La taxe est de quinze mille dans les textes, et lui me fait une ristourne sur ma bonne gueule ?!
Ils sont vraiment parfois très étonnants ces cambodgiens. En tout cas je le remerie de tout cœur !




J’ai donc passé le deuxième niveau ! J’attaque le niveau trois.
Je peux aller au bureau des immatriculations !
On me dit qu’il est par ici. Je vais par ici…. Je ne vois rien, je ne suis pas surpris…
On ne dit qu’il est par là…. Je vais par là… Je ne vois rien, je ne suis pas surpris…
Je rencontre notre tuk-tuk préféré.
– Je lui demande « Sais-tu où se trouve le bureau des immatriculations ? »
– Il me réponds : « Avant il était par là, mais ils ont déménagé »
– où ?
– Je ne sais pas …
– Peux-tu demander à tes confères qui sont là ?
– Bien sûr ! le frère de celui-là y travaille !
– Super ! il peut nous dire où c’est !
– Non , il ne sait pas…
– mince !… et si je lui prête mon téléphone, peut-être pourra-t-il appeler son frère ?
– Oui bonne idée… Mince, son frère ne répond pas ! Pas de chance…mais il crois que c’est après phsar Leu… (assez loin à l’ouest)…
– Merci pour ton aide »

L’idée de prendre la route de Phnom Penh et d’y rouler à 10 km/h pour pouvoir scruter les façades à la recherche de je-ne-sais-pas-exactement-quoi ne me séduit pas tellement. Je passe chez un assureur pour un devis. Je lui demande s’il sait où se trouve le bureau des immatriculations, il me dit qu’il se trouve vers l’ouest… Dans le coin que l’on m’a indiqué en premier…
J’y retourne. J’arpente, je scrute. Finalement je demande à un khmer. Il me sourit, me prend par la main sur quelques mètres et pointe du doigt un bâtiment. Je le remercie.
J’ai enfin trouvé le bureau des immatriculations !



Deux tout-petits garçons jouent par terre. Si le bureau des taxes faisait cantine, celui des immatriculations semble faire garderie. Un des gamins porte ses fameuses chaussures pouet-pouet : dès que le gosse fait un pas, ça fait pouet ! et comme il en fait rarement juste un, ça fait : pouet-pouet pouet-pouet pouet-pouet pouet-pouet pouet-pouet pouet-pouet pouet-pouet pouet-pouet.
Tout le temps…


Ici, comme ailleurs, l’arrivée d’un baraing suscite l’étonnement. On me fait m’asseoir. Une préposée parle (un peu) anglais, avec un mauvais accent. Je lui dis ce que je veux. Elle me demande les papiers. Je lui tends tout le dossier. J’ai en effet pris l’habitude de me trimbaler avec tous les papiers et avec des copies de chacun, et avec des photos d’identité aussi. Elle examine tout ça. Et me dit qu’il lui faut deux originaux du papier des flics.
Je n’en ai qu’un ! Elle insiste. Je ne me vois pas retourner chez les flics. Je bluffe « Ce n’est pas la première fois que je fais immatriculer une moto, un original à toujours suffit ! »
Elle se renseigne de droite, de gauche, et me dit que c’est ok.
Pas de soucis majeur donc, elle remplit des papiers en khmer, me demande d’y apposer mes empreintes…Un seul détail la chipote : de quelle couleur est la moto ? Je réponds « Aubergine ». Et ça lui pose un problème. Nous ne nous comprenons pas. (toujours sur fond de pouet-pouet). Pour elle, une moto ne peut pas être « aubergine ». Elle peut être noire, rouge, verte ou jaune mais pas « aubergine ».. Je suis obligé d’aller chercher mon casque (je ne sais pas si vous aviez remarqué que j’avais assorti la couleur de la moto à celle de mon casque). Et là un débat naît en khmer (sur fond de pouet-pouet) pour définir cette couleur. Au bout de cinq minutes un consensus semble acquis et elle peut écrire je-ne-sais-quoi sur son formulaire.
Pour éviter les fraudes, il me faut ensuite aller à l’atelier pour vérifier que les numéros du moteur et du châssis correspondent bien à ceux des formulaires. Et nous voilà à quatre pattes avec le technicien pour essayer de découvrir où Honda à bien pu fourrer ses P… de numéros ! Sur les scooters le technicien sait par cœur où ils se trouvent, mais sur une moto comme ça, il n’en a pas la moindre idée. La tache est rendue plus difficile encore par la boue qui salit tout le bloc moteur. N’oublions pas que nous sommes en saison des pluies et que notre « rue » est un chemin de terre…. On gratte donc, on dépoussière. On tourne. On se contorsionne. Les khmers qui passent par là sont toujours près à nous donner un coup de main. Il ne nous faudra pas moins de vingt minutes pour décrocher les deux sésames.
Je retourne au bureau pouet-pouet pour l’acte final : payer les 17 $ qu’on me réclame (on m’avait dit que ce serait 13).
Et me voilà avec le justificatif (provisoire) d’immatriculation. J’aurai ma plaque dans …. 1 mois.






Grâce à cette aventure qui m’a pris trois semaines en tout je passe Expat niveau 2 !


Raf

Posté le 28 juillet 2010 par dans Cambodge, Le voyage

4 réponses to “La Quête de l’Ultime Parchemin…”

  1. labourel robert :

    28 juillet 2010 at 9:31

    bonjour,
    maintenant en France on ne va plus à la préf, ça se fait par courrier et on paie quand même le recommandé plus les plaques, pas la carte grise.  20 à 25 % des véhicules ont déjà une nouvelle immatriculation. (je vous mets au courant les expats, il y a eu du nouveau depuis votre départ)
    Il fait bon en France, au moins on sait où se trouve la police ou la gendarmerie, la préf, la mairie, la perception. Tous ces jolis bâtiments où on ne souhaite pas toujours aller.
    T’as intérêt à la revendre là bas ta moto parce qu’en France, ça sera la joie pour la changer ta carte grise ….et photocopies, et renouveau attestations, traductions…mines…comme chez toi actu.

  2. nadine :

    28 juillet 2010 at 17:25

    et on critique en France……..
    M

  3. bruhat nadine :

    29 juillet 2010 at 7:44

    Et oui, on critique toujours la France…. sans bien s’imaginer qu’ailleurs cela peut être pire.
    Cela dit, il y aurait encore bien des efforts à faire ici. Personnellement, j’ai mis 6 semaines avant d’avoir ma nouvelle immatriculation fin 2009. Dans la Nièvre, c’est aussi un peu le bout du monde !!! obligée d’aller à la Préfecture avec horaires très restrictifs (pas facile quand on travaille) et donc un monde, une attente (certaines fois plus de 5 heures pour s’entendre dire, il faudra revenir, on ferme, et on revient et c’est pareil). Mais ouf, on y arrive (uniquement par piston…). J’espère que ma plaque est bien accrochée et que je ne vais jamais perdre mes papiers

  4. Bruno LAURANT :

    30 juillet 2010 at 4:19

    Excellent ! Quelle aventure … ce récit m’a bien fait rire !!! Et bon courage pour les 5 ans dans la légion cambodgienne … Pouet pouet !